lundi 25 juillet 2022

 DALL-E 2 va-t-il tuer l'imagination ?

Depuis quelques semaines, le web s’est emballé pour une intelligence artificielle développée par OpenAI, un « générateur d’image » permettant à partir d’une courte description de créer une image de toute pièce. Une sorte d’imagination numérique.

La génération d’image est aujourd’hui un des Graal recherché par les laboratoires, car elle permettrait dans l’absolu de répondre à des demandes du milieu économique de plus en plus nombreuses. Je ne vais parler que de DALL-E, mais gardez à l’esprit que d’autres entreprises y travaillent et que, probablement elles sont aussi, voir plus avancer qu’OpenAI.

Exemple de la version 1 de DALL-E

La version 1 de DALL-E permettait déjà de générer des images, mais les résultats étaient plus approximatifs. La version 2 vient de révéler le potentiel absolument sans limites de ces modèles capables de produire de la matière (des photos) avec une précision de dingue.

Les premiers résultats faisaient penser à des collages de photographies. Des morceaux pris ici et là et assemblé en un tout, moyennement cohérent. Une table, un éléphant, un gâteau ou Yoda, ce n’était que des formes, des choses d’égale importance dans la version 1, mais aujourd’hui le réseau neural intègre des notions plus complexes telles que la relation des éléments entre eux, la nature des interactions, et comment dans la réalité, les choses s’agenceraient, se combineraient. Clairement avec cette intégration, l’IA gagne un réalisme saisissant.

 
exemples de la version 2 de DALL-E

Imaginez ce que ces IA seront capables de produire dans quelques mois

D’une image, on peut penser qu’il n’y a qu’un pas pour obtenir des vidéos, des films. Alors oui c’est le cas, mais entre une photo figée et une suite d’interactions mouvantes, on doit aussi ajouter une notion supplémentaire : « le temps » (pas la météo) et ce n’est pas si simple. L’idée que quelque chose suit une évolution, un cheminement sur une ligne temporelle. En termes de puissance de calcul, nous ne sommes clairement plus à la même échelle, car il faudra prendre en considération, en plus des interactions entre les choses, leur progression dans le temps, un facteur multiplicateur non négligeable.

Mais imaginons qu’on y arrive bientôt…

Un réalisateur dispose d’un scénario, un thriller bien anxiogène. À partir de la description des personnages, une IA pourra les créer : « il a le crâne rasé, un œil de verre et le tatouage d’une ancre sur le bras » ni une ni deux, l’IA réinventera Popey, Olive et Brutus. À partir de là, le scénario décrit les scènes « Olive entre dans un bar, Popey est assis au comptoir une boite d’épinard à la main » l’IA générera alors 9, voir plus d’exemplaires de la même scène, loisirs au réalisateur de choisir celle qui lui plaira le plus.

Si l'on pousse ce développement, on peut tout à fait imaginer qu’un film créé artificiellement (sans travail humain) puisse voir bientôt le jour. Imaginez un instant le nombre de films restez dans les placards et qui n’ont jamais vu le jour faute de moyen (et aussi parce qu’ils sont nuls).

D’ailleurs, il n’est pas osé de penser que même le scénario pourrait être « automatisé ». Qu’est-ce qui empêcherait une intelligence artificielle de générer une nouvelle histoire à la manière d’Agatha Christie ? Ou un nouvel album de Tintin à la manière d’Hergé ? Si le modèle finit par intégrer les relations entre les gens, les conséquences des actions qui se produisent, il y a toutes les raisons de croire qu’un jour on sera capable de générer à la fois l’histoire, le texte, le film à partir de rien.

Aujourd’hui, on a une très bonne capacité à produire des séries et des films jusqu’à l’overdose du spectateur. Il y’a de quoi satisfaire tout le monde et pourtant on s’achemine vers un nouveau modèle de choix pratiquement infini.

Une plateforme de streaming capable de créer des films de zéro, et qui correspondrait en tout point aux préférences de l’utilisateur, ce serait fabuleux non ? Ce serait vertigineux surtout. Et que penser de la qualité des œuvres ? Seront-elles répétitives, du réchauffer remixé en boucle par un algorithme trop peu alimenté en nouvelles données ? Seront-elles incohérentes ? Souffriront-elles du syndrome de la vallée de l'étrange » (Uncanny Valley) ? 

S’agira-t-il d’œuvres d’art ou de génération automatique ?

Parlons un instant du rapport de l’artiste, de l’art et son œuvre. Aussi performante soit-elle, une intelligence artificielle reste un assembleur de trucs pour générer des machins. Elle le fait somptueusement, avec une finesse et une qualité qui dépasse le travail humain, mais elle reste une machine qui puise les éléments de ses œuvres dans un immense référentielles qu’elle a reçus et organisés pour optimiser son travail et répondre à des demandes.

Point d’âme, point de conscience de soi (dans ce cas de figure). Juste quelque chose dans laquelle on entre A pour ressortir B.

Qu’en est-il de l’art ?

L’art c’est compliqué, difficile à décrire, difficile de faire l’unanimité sur une description, mais on peut au moins déterminer certaines choses. Si on prend une photo, qu’on la passe dans un filtre « façon Van Gogh » on obtient quelque chose qui ressemble à du Van Gogh, mais qui n’en est pas. Le peintre est mort y’a 131 ans, ça limite pas mal et ce n’est donc pas de l’art, c’est juste un porte-clés fabriqué industriellement avec un faux tableau de Van Gogh imprimé dessus.

Pourtant des artistes utilisent des filtres pour créer des œuvres. Certains assemblent des images eux-mêmes, Hannah Höch en 1919 réalisait des œuvres avec des chutes de couture et des photographies comme le faisait déjà Picasso. En quoi est-ce plus de l’art qu’une IA qui assemble des bouts de photos et qui en plus le fait carrément mieux qu’un humain ?

La question a un intérêt. Aujourd’hui, l’art est régi par un marché financier agressif où des montants délirants sont en jeu. Des critiques d’art font ou défont des artistes, et des personnes fortunées (quand il ne s’agit pas de fonds d’investissement) font grimper le prix des œuvres d’artistes qu’ils ont eux-mêmes déterminé comme « bankable ».

L’art n’est pas un produit ou un plan financier, c’est avant tout, des émotions. Une œuvre d’art apporte quelque chose à l’humain, c’est un geste d’un artiste et n’a pas d’autre objectif que de communiquer un message sous forme d’émotions à ses contemporains. Bon ou mauvais, triste ou joyeux, le message devient la propriété de l’œuvre dès lors que l’artiste l’a terminé et exposé.

L’œuvre existe en soi et n’a plus besoin de son créateur pour transmettre son message.

Pourtant, rien n’empêcherait une IA de produire le même effet, encore plus si un humain lui a  demandé de le faire. Pleurer ou rire devant un film, qu’il ait été écrit par un humain ou par une machine, le résultat est le même. Peut-on alors dire que l’intelligence artificielle est une artiste ? Oui et non.

La volonté initiale de créer, dans mon exemple, est toujours humaine. Même dans le cas d’une histoire dans le style d’une grande écrivaine, il y a quelqu’un qui a souhaité l’existence de l’œuvre. L’intelligence artificielle n’est alors qu’un outil de production. L’initiant est-il un artiste ? Dans une certaine limite oui (mais un tout petit).

Ces questions, nous allons nous les poser. Elles sont perturbantes et nous obliges à nous interroger sur la place de l’humain dans la production artistique, sur la nature de l’art, sur la singularité de l’imagination humaine, l’est-elle vraiment ?

Nous verrons apparaitre dans un avenir proche beaucoup de machines (algorithmes, IA, etc.) capables de supplanter l’humain dans des domaines qu’on pensait intouchables. L’imagination et l’art ne sont plus des bastions réservés aux êtres vivants, le silicium est aujourd’hui en passe de renverser la game.

Je ne m’inquiète pas pour le marché de l’art, qui comme toujours saura tirer profit de cette manne financière infinie comme ils ont toujours su le faire. Interrogeons-nous plutôt sur la nature de ce qui va arriver dans les médias, les journaux, les cinémas ou les VOD. Doit-on accepter, craindre, combattre une culture si personnalisée à nos goûts qu’elle en deviendra plus addictive que le tabac ? Y’aura-t-il une place possible à l’innovation si tout est généré sur la base des données existantes ? Quelle relation morale et éthique aurons-nous avec ces productions aussi fausses que réalistes ?

Références

https://minimaxir.com/2022/07/food-photography-ai/

https://openai.com/dall-e-2/

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